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langage modélisation interaction (clinique) dont la visée est la pertinence avec l'interlocuteur notamment, la caractérisation de l'objet de la transaction pour lui, en particulier les conditions de (non) possibilité de cet objet.
Général / Particulier?

 

 

 

 

 

La relation ci dessous[i]  ne montrerait-elle pas comment le médecin narrateur serait parvenu à résoudre son problème ? Son récit ne ferait-il pas voir sa façon de dire et sa façon de faire ? Celles-ci ne lui auraient-elles pas permis de délaisser les réponses générales, insatisfaisantes, à une interrogation générale de Vigneron, son interlocuteur ? Ainsi le médecin ne serait-il pas parvenu à plus de pertinence dans ses réponses ?

 Pour ce faire, les propos de Vigneron n’auraient-ils pas ramenés du général au singulier ? Pour cela, les concepts de « contexte », «contextualisation »n’auraient-ils pas exploités  ? Cette exploitation n’aurait-elle pas été résumée en ces termes par le médecin?: « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non.  Je ramène le problème du général au particulier. ».

 Ainsi le problème posé par Vigneron par le truchement de sa question n’aurait-il pas été dégagé accompagné de ses corollaires : les conditions pour lesquelles il se poserait avec sa contrepartie, les conditions pour lesquelles il ne se poserait plus, sa réponse, autrement dit la solution au problème posé?

 

« Pour être le destinataire d’un familigramme, vous devez donner à la BOFOST[ii] le nom et l’adresse de la personne par vous élue : mère, épouse ou fiancée. Celle-ci envoie son texte chaque semaine à la BOPOST, qui le met en code et nous le transmet par ondes ultra-longues, en même temps que les informations générales et les messages opérationnels.

(…)

-J’ai mal au pied , dit Vigneron.

-Pas étonnant, dit Le Guillou. La radio, elle est toujours en ballade d’un bout à l’autre du bateau, un papelard à la main. C’est la belle vie !

(…)

Je tâte son pied.

-Vous avez mal là ?

-Non, docteur.

-Et là ?

-Non plus.

-Et là ?

-Un peu.

Je diagnostique une légère tendinite de l’extenseur du gros orteil, et je lui fais donner une pommade par Le Guillou. Elle ne lui servira pas à grande-chose, sinon à lui donner l’impression réconfortante qu’il est soigné. En revanche, je lui donne un bon conseil.

-Vigneron, ne descendez pas les échelles à toute allure ! Prenez le temps de bien poser le pied !

-Qu’est-ce que vous voulez, docteur, moi, il faut que je cavale !

-Je vais te faire un petit massage tout de suite, cavaleur, dit Le Guillou.

-Ah, merci ! dit Vigneron.

Mais « la radio qui est toujours en balade » a dû lui rester sur le cœur, car il ajoute :

-Voyez-vous, docteur, les gars, ils me voient aller et venir, ils croient que je me donne du bon temps. Mais moi, docteur, je joue un rôle important à bord. Si la radio fonctionne plus, qu’est-ce qui se passe ? Le SNLE[iii] perd le contact avec le commandement à terre, et il n’y a plus de dissuasion !

Le Guillou hausse imperceptiblement les épaules en me jetant un œil, mais il se tait. Il a beau être bavard, il sait aussi écouter.

-Vous recevez beaucoup de familigrammes par jour, Vigneron ?

-Une bonne douzaine tous les soirs.

-Et alors qu’est-ce qui se passe ? Vous les remettez aux intéressés ?

-Pensez-vous, docteur ! Il y a un filtre : c’est le commandant en second.

-Et pourquoi ce filtre ?

-Ben voyons, docteur, si un familigramme annonce à un gars la mort de sa femme à mi-marée, on va tout de même pas le lui dire tout de suite : ça serait horrible !

-Et quand le lui dit-on ?

-Le jour du retour.

-C’est horrible aussi.

-Ce n’est pas la même chose, dit Le Guillou en levant la tête. Un gars qui reçoit un choc pareil alors qu’il est enfermé à bord, c’est un désastre. Pour lui, pour son travail, pour son équipe.

J’entends bien, le bateau d’abord. Je ne blâme ni n’approuve, je réfléchis. Et plus je réfléchis, moins je parviens à me faire une religion. C’est un de ces irritants problèmes qui se posent à chaque instant et qu’on n’arrive jamais à résoudre.

-Maintenant, tu te rechausses, « trans », dit Le Guillou, j’ai fini. (…). Comme a dit le docteur (…) tâche de pas cavaler si vite, sinon un de ces jours, tu vas te péter le tendon d’Achille ou te décoller un ménisque.

Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps, je comprends qu’il a besoin de me parler. Et Le Guillou le comprend aussi, qui passe dans la chambre d’isolement.

-Docteur, dit Vigneron, vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?

Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.

-Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ?

-Oh, non ! Pas du tout ! Il se porte comme un charme ! Ma mère aussi .

-Pour votre femme alors ?

-Je ne suis pas marié.

Il jette un œil à la chambre d’isolement et baisse la voix.

-Mais je suis fiancé.

-Et votre fiancée se porte mal ?

-Oh, non ! Pas du tout !

Je me tais. J’attends. Il me regarde, baisse les yeux, les relève, et dit :

-En deux semaines de marée, pas un mot d’elle !

Et tout d’un coup il éclate :

-C’est pas un monde, ça, docteur ! Je reçois dix à quinze familigrammes par jour et pas un seul pour moi !

-Vous craignez qu’elle soit malade ?

-Mais non, docteur, dit-il avec véhémence. Je vous l’ai déjà dit ! Une santé de fer ! Jamais un rhume !

Un silence.

-Vigneron, dis-je. Il ne faut pas se hâter de tirer des conclusions. Il y a peut-être des circonstances qui expliquent…

-Quelles circonstances ? dit-il d’un ton presque agressif.

-Mais je ne sais pas, moi, dis-je en écartant largement les deux mains… Il se peut qu’en partant vous lui ayez dit un mot qui ne lui a pas plu. Les filles, vous savez, c’est très susceptible. Ça se vexe pour un rien.

Cette maxime machiste éculée (et Dieu sait si je la trouve sotte au moment où je l’énonce) n’en produit pas moins sur lui un effet apaisant.

-Vous croyez, docteur ? dit-il avec espoir.

-J’ai un peu honte de jouer au gourou. Mais d’un autre côté comment le laisser en proie aux affres de la jalousie, alors qu’il a encore une semaine à tirer ?

– C’est bien possible, dis-je gravement.

-Alors, docteur, elle me boude ?

-C’est probable.

Il réfléchit.

-C’est quand même vache, dit-il avec un petit retour de sa véhémence, de me bouder alors que je suis enfermé sous l’eau dans une boîte en fer !

-Quel âge a-t-elle ?

-Dix-neuf ans.

-Je hausse les épaules.

-Elle ne se rend pas compte, Vigneron ! Elle vit entre papa-maman ! Comment voulez-vous qu’elle imagine le genre de vie que nous menons ici ?

-Il fait oui de la tête. Il me regarde. Il esquisse un sourire. Je lui rends regard et sourire. Je me vautre avec lui dans le sentiment réconfortant de la supériorité virile.

-Eh bien, docteur, dit-il chaleureusement, merci…

Il s’interrompt et reprend avec pudeur :

-Merci pour le pied.

Et il s’en va. Opération valium terminée. Ses doutes reviendront le ronger et il reviendra me voir. (…) C’est la deuxième fois que je vois Vigneron et je suis attristé pour lui. J’ai bien peur que sa petite nana, à son retour, ne lui révèle qu’elle en aime un autre.

-Vous voulez que je vous dise, docteur ? dit Le Guillou (…) : l’infirmerie pour eux, c’est la nounou et le curé ! Quand on a un bobo, on va se faire chouchouter, et quand on a quelque chose sur le cœur, on se confesse. Moi je suis la nounou. Et vous, docteur, vous êtes le curé… ».

 

L’interrogation de Vigneron ne se serait-elle pas en effet présentée sous son air « général » en ces termes, nous soulignons : « Docteur, dit Vigneron, vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ? »?

 

Une réponse « générale » ne serait-elle pas connue et bien connue des trois interlocuteurs ? Le Guillou ne l’aurait-il d’ailleurs pas formulée ? Ce genre de réponse n’aurait-elle pas risqué de dégénérer en discussion « générale » ? Ne serait-elle pas loin d’être satisfaisante ainsi que le ferait voir le médecin dans ses réflexions ?

 

La question de Vigneron ne serait-elle pas demeurée « générale » si elle n’avait pas subi un certain nombre d’opérations de la part du médecin par substitution hypothétique, mise à l’épreuve…. mises à la forme d’interrogative  ?

 

Tout en restant sur « la santé » aussi longtemps qu’elle n’aurait pas été éprouvée, ces opérations n’auraient-elles pas consisté à faire passer de cette généralité, nous soulignons, « (…) vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père  est mort ? » à cette singularité, successivement, « Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ? »,  « Pour votre femme alors ? » ?

 Ces opérations n’auraient-elles pas fini par aboutir  à « Je ne suis pas marié », « Mais je suis fiancé. »?

 D’autre part, une fois parvenu à ce résultat, une nouvelle épreuve n’aurait-elle pas été menée de cette manière, cette fois à propos de « la santé » : « Et votre fiancée se porte mal ? », « Vous craignez qu’elle soit malade ? »?

 Les résultats négatifs  de cette opération n’auraient-ils pas permis de déboucher sur les conditions pour lesquelles se serait posée la question générale de Vigneron : « (…) vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père  est mort ? »?  Par déduction son pendant singulier ne pourrait-il pas ainsi se formuler : « (…) vous trouvez ça correct de me laisser sans nouvelles ? »?

Ces conditions n’auraient-elles pas été ainsi énoncées : « En deux semaines de marée, pas un mot d’elle ! », « C’est pas un monde, ça, docteur ! Je reçois dix à quinze familigrammes par jour et pas un seul pour moi ! »?

 

 

Les bénéfices d’un passage du général au singulier au cours de son entretien (clinique) seraient-ils ainsi loin d’être négligeables? Tout entretien (clinique) dont l’objet serait les conditions de (non)possibilité du  problème posé au /par le locuteur notamment lorsque les propos sont généraux ne devrait-il pas se dérouler ainsi ?

 

 

 

 

Passer du général au particulier : quels avantages ?

 

La narration du médecin ne montrerait-elle pas qu’il répond à cette interrogation de Vigneron : « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?» ?

 

Cette question ne suivrait-elle pas ce constat de l’interrogateur : « Ben voyons, docteur, si un familigramme annonce à un gars la mort de sa femme à mi-marée, on va tout de même pas le lui dire tout de suite : ça serait horrible ! » ?

 

Ce jeu de langage entre le médecin et Vigneron venu le consulter n’aurait-il pas débuté à partir de cet énoncé de Vigneron : « J’ai mal au pied » ?

Ne se serait-il pas déployé ainsi :

-Vous recevez beaucoup de familigrammes par jour

-Une bonne douzaine tous les soirs.

-Et alors qu’est-ce qui se passe ? Vous les remettez aux intéressés ?

-Pensez-vous, docteur ! Il y a un filtre : c’est le commandant en second.

-Et pourquoi ce filtre ?

-Ben voyons, docteur, si un familigramme annonce à un gars la mort de sa femme à mi-marée, on va tout de même pas le lui dire tout de suite : ça serait horrible !

Cette dialogique n’aurait-elle pas abouti à cette question de Vigneron :  « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?».

 

 

 

Avant de répondre, le médecin narrateur n’aurait-il pas fait part de ses réflexions ?

N’aurait-il pas d’une part fait voir son dilemme en ces termes : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non.Je ramène le problème du général au particulier.» (la différence de la taille de police n’est pas d’origine ; elle a été adoptée afin de privilégier les termes ou les parties à relever)?

D’autre part n’aurait-il pas montré de quelle manière il compterait résoudre son problème avec l’emploi de cette expression : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

 

Cette énonciation du médecin ne ferait-elle pas voir à la fois son problème et sa solution ?

Le problème ne se serait-il pas ainsi énoncé : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

La solution n’aurait-elle pas été ainsi formulée : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ? Une stratégie n’aurait-elle pas été ainsi indiquée ?

 

 

La stratégie de l’homme de l’art ainsi résumée ne ferait-elle pas saisir comment la question de Vigneron aurait été appréhendée ?

Cette dernière n’aurait-elle pas été ainsi qualifiée : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ?

Cette approche ne laisserait-elle pas voir cette conjecture du médecin ? La question de Vigneron n’aurait-elle pas en effet été supposée présenter cette caractéristique complémentaire : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

 

 

 

 

Pour le médecin, passer du général au particulier ne présenterait-il donc pas un double avantage ? Les échanges avec Vigneron, rapportés par le médecin ne le montreraient-ils pas ?

Premier gain : cette opération ne lui permettrait-elle pas de réduire son hésitation : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

Ce faisant, deuxième rapport, la même opération ne lui offrirait-elle pas la possibilité de mettre à l’épreuve ses hypothèses ? La question de Vigneron n’aurait-elle pas été accueillie par le médecin en tant que « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ? A première vue, ce « problème » ne présenterait-il pas un caractère « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ? En dépit des apparences, ce dernier n’aurait-il pas cependant été supposé détenir la caractéristique d’être « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

 

En effet, avant d’annoncer et de mettre en œuvre sa stratégie, au début de cette dialogique, cet indice de problème n’aurait-il pas été relevé par le médecin: « Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps, je comprends qu’il a besoin de me parler. Et Le Guillou le comprend aussi, qui passe dans la chambre d’isolement. » ?

Une déduction n’aurait-elle pas été effectuée à partir de ces observations ? N’aurait-elle pas été rapportée en ces termes : « Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps, je comprends qu’il a besoin de me parler. Et Le Guillou le comprend aussi, qui passe dans la chambre d’isolement. »?

La suite du récit ne montrerait-elle pas que le produit de cette opération aurait été admis comme une hypothèse et… éprouvée avec succès ?

 

 

 

 

 

 

Passer du général au particulier : comment ?

 

La narration du médecin ne laisserait-elle pas voir en quelles façons de dire et de faire se serait appliquée la stratégie ainsi énoncée :  « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

 

 

 

Le médecin n’aurait-il pas répondu à l’interrogation de Vigneron par une question au prix de quelques légères, mais essentielles, transformations ? « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ne consisterait-il pas à poursuivre le jeu de langage instauré, à procéder à ces transformations et à privilégier la forme interrogative ?

 

Ces transformations n’auraient-elles pas concerné précisément la question de Vigneron : « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?»? En effet, cette dernière n’aurait-elle pas été modifiée pour donner cette interrogation : « Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ? »?

Grâce à ces premiers remaniements, un premier pas n’aurait-il pas été de ce fait franchi dans l’opération ainsi désignée: « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.»?

 

Dans ces premières retouches, ce terme n’aurait-il pas été préservé : « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?»?

Une modification n’aurait-elle cependant pas été introduite au niveau du possessif ? « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?» n’aurait-il pas été transformé en « Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ? » ?

La question d’abord dirigée vers le médecin n’aurait-elle pas été retournée vers l’interrogateur Vigneron avec l’emploi de ce mot : « Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ? » ? Il n’aurait donc plus été question de n’importe quel quidam désigné par cette généralité : « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?» ?

Une autre transformation n’aurait-elle pas été apportée grâce à une substitution ? « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?» ne serait-elle pas devenue « Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ? » ?

 

Par la suite, en fonction des réponses de Vigneron, d’autres modifications n’auraient-elles pas été apportées? Pour autant, ces réponses ne constitueraient-elles pas les résultats, intermédiaires, de la mise en œuvre de la stratégie du médecin ? De fait ne seraient-elles pas aussi les résultats, intermédiaires, des mise à l’épreuve des hypothèses de ce dernier ? Après être passé de « un gars » à « vous », de « son » à « votre », c’est-à-dire à Vigneron, le jeu de langage entre ce dernier et le médecin n’aurait-il pas abandonné « mort » et « père » pour « santé » et « mère » ? N’aurait-il pas fini par quitter « santé », « mère » et « femme » pour aboutir finalement à « fiancée » et « pas un mot d’elle » selon ce mouvement :

 

« (…) Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps, je comprends qu’il a besoin de me parler. Et Le Guillou le comprend aussi, qui passe dans la chambre d’isolement.

Docteur, dit Vigneron, vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?

Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.

Vous avez des inquiétudes sur la santé de votre père ?

Oh, non ! Pas du tout ! Il se porte comme un charme ! Ma mère aussi .

Pour votre femme alors ?

Je ne suis pas marié.

Il jette un œil à la chambre d’isolement et baisse la voix.

Mais je suis fiancé.

Et votre fiancée se porte mal ?

Oh, non ! Pas du tout !

Je me tais. J’attends. Il me regarde, baisse les yeux, les relève, et dit :

En deux semaines de marée, pas un mot d’elle !

Et tout d’un coup il éclate :

C’est pas un monde, ça, docteur ! Je reçois dix à quinze familigrammes par jour et pas un seul pour moi !

Vous craignez qu’elle soit malade ?

Mais non, docteur, dit-il avec véhémence. Je vous l’ai déjà dit ! Une santé de fer ! Jamais un rhume !

Un silence. (…) » ?

 

 

Bref, ainsi, au fil de la dialogique, grâce au jeu de langage instauré et accompli par les deux partenaires, Vigneron et le médecin, de transformation en transformation, de mise à l’épreuve en mise à l’épreuve, d’élimination en élimination, d’ajustement en ajustement, « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» n’aurait-il donc pas été mis en œuvre ?

«Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» n’aurait-il pas été réduit pour devenir un « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ? De cette façon ce dilemme n’aurait-il pas été lui aussi réduit avec succès : « Difficile de répondre oui. Délicat de répondre non. Je ramène le problème du général au particulier.» ?

 

Ainsi grâce au passage du général au particulier, cette question de Vigneron : « vous trouvez ça correct de laisser ignorer à un gars que son père est mort ?»

Au premier abord, indécidable compte tenu de sa généralité, n’aurait-elle pas livré les conditions pour lesquelles elle ne se poserait plus ?

Finalement le particulier ne serait-il rien de plus qu’un exemplaire possible du général? Le particulier ne constituerait-il rien de moins que le général dans une de ses conditions de possibilité? Un général ne serait-il donc pas ainsi enchâssé dans sa forme de vie?

 

 

 


[i] Robert MERLE Le jour ne se lève pas pour nous Sous-Marins Omnibus 1980 pp 856 859

[ii] Base Opérationnelle des Forces Océaniques Stratégiques (Brest)

[iii] Sous-marin Nucléaire Lance Engin

 

 

 

 

 

 

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