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langage modélisation interaction (clinique) dont la visée est la pertinence avec l'interlocuteur notamment, la caractérisation de l'objet de la transaction pour lui, en particulier les conditions de (non) possibilité de cet objet.
Comprendre ?
Catégories: jeu de langage 3

 

 

 

 

(12052012)-A quelle(s) condition(s) serait-il possible de soutenir que j’ai compris ces phrases : « … un marabout payé par les autres m’avait jeté un sort », « ça me prend la tête », «j’ai la mémoire qui flanche », « allo maman bobo », « je t’aime moi non plus »…?

Par exemple je comprends « … un marabout payé par les autres m’avait jeté un sort » du fait que je pratique la langue française et compte tenu de ce que j’ai appris, de ce qu’un dictionnaire propose ?

Ne comprendrais-je point aussi cette phrase une fois qu’elle est restituée à l’ensemble auquel elle revient par construction?

N’aurait-elle pas en effet été prononcée par Thierry Chabagny lors du Vendée globe 2006 ? N’aurait-elle pas été rapportée par Le Figaro du 290806 en ces termes : « …j’ai connu les pires crasses comme jamais en vingt quatre étapes de Solitaire ; comme si un marabout payé par les autres m’avait jeté un sort. Une accumulation de problèmes techniques comme une drisse qui ne voulait pas descendre, je suis d’ailleurs monté deux fois à mains nues sur le mât, un trou dans le spi, un casier sur lequel je me suis accroché alors que le vent était à 13 nœuds  et que je voyais tout le monde s’éloigner, des algues dans les appendices, et aussi dès le début, et là c’était de ma faute, un « cocotier ». Le tout sans avoir dormi. Vous pouvez imaginer mon angoisse. En fait, je n’ai jamais pu sortir la tête du guidon. Un enfer cette étape… »?

 

Cette deuxième compréhension ne ferait-elle pas voir le problème posé par Thierry? Surtout ne laisserait-elle pas saisir les problèmes qui ont été traités afin que le problème posé ne se pose pas (plus) dans ce Vendée globe pour ce skipper ?

Dans un entretien (clinique) cette dernière ne devrait-elle pas avoir la préférence lorsqu’il s’agit de problème posé et ses conditions de (non)possibilité, à savoir sa résolution ?

 

 

***

 

(270712) – Dans ce passage, le contenu ainsi que les conséquences qui en sont tirés par l’auteur ne montreraient-ils pas en quoi aurait consisté « comprendre » pour l’auteur : « A la gare d’Irkoutsk  je m’allongeais sous la lumière d’une lampe électrique vive et aveuglante. J’avais plus ou moins bien cousu tout mon argent dans ma ceinture. (…) Un milicien faisait les cents pas dans la gare. (…). Bien sûr le milicien ne pouvait venir à bout de la racaille et on avait sans doute pris ces mesures bien avant mon arrivée à la gare. Ce n’était pas la crainte qu’on me vola mon argent. Je ne craignais plus rien depuis longtemps (…).  Tout était à l’accoutumée; les sifflets des locomotives, les wagons qui roulaient, la gare, le milicien, le marché près de la gare, comme si je venais simplement de faire un rêve qui aurait duré de longues années et que je vienne de me réveiller. Et j’en fus effrayé, et je sentis une sueur glaciale me monter au front. Je fus épouvanté par cette force humaine: le désir et la capacité d’oubli. Je me rendis compte[1] que j’étais prêt à tout oublier, à rayer vingt années de ma vie. Et quelles années! Et en le comprenant[2] je remportai une victoire sur moi-même. Je savais que jamais je laisserais jamais ma mémoire effacer tout ce que j’avais connu. Je me calmais et m’endormis. »?[3]

 

 

 

 

 


[1]  Nous soulignons

[2] Nous soulignons

[3] Varlam CHALAMOV  Récits de Kolymla Quai de l’enfer Le Livre de Poche 1990 pp 244 245.

 

 

 

***

Dans la narration suivante en quoi consisterait « je comprends » pour le narrateur ? L’emploi de cette expression ne s’appliquerait-il pas pour lui dans ces conditions : « Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps » ?

 

« Pour être le destinataire d’un familigramme, vous devez donner à la BOFOST[i] le nom et l’adresse de la personne par vous élue : mère, épouse ou fiancée. Celle-ci envoie son texte chaque semaine à la BOPOST, qui le met en code et nous le transmet par ondes ultra-longues, en même temps que les informations générales et les messages opérationnels.

(…)[ii]

-J’ai mal au pied, dit Vigneron.

-Pas étonnant, dit Le Guillou. La radio, elle est toujours en ballade d’un bout à l’autre du bateau, un papelard à la main. C’est la belle vie !

(…)

Je tâte son pied.

-Vous avez mal là ?

-Non, docteur.

-Et là ?

-Non plus.

-Et là ?

-Un peu.

Je diagnostique une légère tendinite de l’extenseur du gros orteil, et je lui fais donner une pommade par Le Guillou. Elle ne lui servira pas à grande-chose, sinon à lui donner l’impression réconfortante qu’il est soigné. En revanche, je lui donne un bon conseil.

-Vigneron, ne descendez pas les échelles à toute allure ! Prenez le temps de bien poser le pied !

-Qu’est-ce que vous voulez, docteur, moi, il faut que je cavale !

-Je vais te faire un petit massage tout de suite, cavaleur, dit Le Guillou.

-Ah, merci ! Dit Vigneron.

-Mais « la radio qui est toujours en balade » a dû lui rester sur le cœur, car il ajoute :

-Voyez-vous, docteur, les gars, ils me voient aller et venir, ils croient que je me donne du bon temps. Mais moi, docteur, je joue un rôle important à bord. Si la radio fonctionne plus, qu’est-ce qui se passe ? Le SNLE[iii] perd le contact avec le commandement à terre, et il n’y a plus de dissuasion !

Le Guillou hausse imperceptiblement les épaules en me jetant un œil, mais il se tait. Il a beau être bavard, il sait aussi écouter.

-Vous recevez beaucoup de familigrammes par jour, Vigneron ?

-Une bonne douzaine tous les soirs.

-Et alors qu’est-ce qui se passe ? Vous les remettez aux intéressés ?

-Pensez-vous, docteur ! Il y a un filtre : c’est le commandant en second.

-Et pourquoi ce filtre ?

-Ben voyons, docteur, si un familigramme annonce à un gars la mort de sa femme à mi-marée, on va tout de même pas le lui dire tout de suite : ça serait horrible !

-Et quand le lui dit-on ?

-Le jour du retour.

-C’est horrible aussi.

-Ce n’est pas la même chose, dit Le Guillou en levant la tête. Un gars qui reçoit un choc pareil alors qu’il est enfermé à bord du sous-marin, c’est un désastre. Pour lui, pour son travail, pour son équipe.

J’entends bien, le bateau d’abord. Je ne blâme ni n’approuve, je réfléchis. Et plus je réfléchis, moins je parviens à me faire une religion. C’est un de ces irritants problèmes qui se posent à chaque instant et qu’on n’arrive jamais à résoudre.

-Maintenant, tu te rechausses, « trans », dit Le Guillou, j’ai fini. (…). Comme a dit le docteur (…) tâche de pas cavaler si vite, sinon un de ces jours, tu vas te péter le tendon d’Achille ou te décoller un ménisque.

Cette érudition frimeuse est perdue pour Vigneron qui se rechausse lentement, sans piper mot, l’œil soucieux derrière ses lunettes de fer. A le voir ainsi prendre son temps, je comprends[iv] qu’il a besoin de me parler. Et Le Guillou le comprend aussi, qui passe dans la chambre d’isolement. »[v]

 


[i]

Base Opérationnelle des Forces Océaniques Stratégiques (Brest)

[ii] Les coupures  ne sont pas de Robert Merle mais de l’auteur du blog.

[iii]

Sous-marin Nucléaire Lance Engin

[iv] Souligné par nous

[v] Robert MERLE Le jour ne se lève pas pour nous Sous-Marins Omnibus 1980 pp 856 857.

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